• Le lycée qui riait - Les sept péchés capitaux

    Je suis belle, forte, intelligente. Je peux survivre à ça. Je crois. Ils ne m'auront pas, ils ne m'atteindront pas. Mes parents ne me laisseraient pas me jeter comme ça dans la gueule du loup. Si ? Le lycée se dresse devant moi, et m'adresse un sourire ironique. Je le sais, je le sens. Il connait mes dilemmes intérieures et se fiche royalement de moi. J'aimerais lui hurler à la figure qu'il ne comprend rien, puisqu'il n'est qu'un bâtiment, mais on ne crie pas sur les murs. Pas besoin de passer pour folle, je vaux mieux que ça, tout de même. Il sait tout ça, car déjà la sonnerie, rire mécanique et strident, retentit et me perce les tympans. Sonne le début du cauchemar. Tout s'agite autour de moi. Mouvement des foules, qui brassent  l'air et contaminent l'oxygène de leur stupidité. Je suis perdue au milieu des élèves ignorants, à la recherche d'une lueur d'intelligence qui n’apparaît pas. Je désespère. Je déteste cet endroit. Pas un seul trait d'esprit dans la cacophonie ambiante. Non, vraiment. Je crois que je vais vomir devant tant de bêtise. Je ne crois pas avoir jamais vu une telle densité de stupidité dans un endroit sensé symboliser le savoir. En même temps, j'évite au maximum de sortir de chez moi en règle générale. Les avantages de faire cours à la maison. Au pire, je sors quelques minutes pour aller chercher de nouveaux livres à la bibliothèque mais ça ne va pas plus loin. C'est très éprouvant, mine de rien, de supporter la laideur humaine. Alors je serre les dents. Trois heures de cours et je pourrais rentrer chez moi et retourner jouer aux échecs contre mon ordinateur. Parce qu'il n'y a aucune chance que je joue contre une personne réelle.

    En attendant, je dois juste les empêcher de m'atteindre, de miner mes capacités intellectuelles avec leur quotient intellectuel négatif. Même les professeurs ne semblent être que de pitoyables crétins enviant ma supériorité. Je vois leur lueur d'espoir quand je rentre dans leur salle de classe, rempart contre la stupidité. Rapidement, ils ne me suivent pas, recherchent dans leur pauvre mémoire étriquée les références auxquelles je fais appel, sans succès. Ridicule. Je peux presque lire leur envie dans leurs yeux morts de poisson rouge, leur admiration.

    Trois minutes avant la fin des cours. Miracle suprême, j'aurais apparemment survécu à cette journée catastrophique. Ils n'auront peut être même pas réussi à me filer de l'urticaire avant la fin de la journée et si jamais j'étais croyante, je pense que je remercierais le ciel. Mais nous savons tous que Dieu est une belle idiotie. La sonnerie retentit et à nouveau j'ai comme l'impression qu'elle se rit de moi et de l'état dans lequel une simple demi journée de cours à réussi à me mettre, alors que je sors en vitesse du bâtiment, les jambes tremblantes. Je vais pouvoir rentrer, retrouver mon havre de paix, le seul endroit qui ne semble pas encore avoir été souillé par leur laideur dégoutante, leur stupidité affligeante et leur faiblesse atterrante. J'espère ne pas avoir été contaminée. Maman dit que j'ai un regard dédaigneux sur le monde. Je lui ai répondu qu'au moins je n'avais pas un regard de poisson mort.

    Trois minutes pour rentrer chez moi. La petite rue qui longe le lycée, une partie du boulevard et la ruelle minuscule qui mène à mon immeuble. Bientôt, je serais loin de ces choses qui se disent humaines.

    La rue qui longe le lycée. Partout, les étudiants s'entassent, contents d'avoir fini leur journée de cours, amassés en meutes et braillant leur bêtise. Ridicule.

    Une partie du boulevard. Encore ici et là quelques lycéens stupides mais c'est déjà plus supportable. Il y a juste un groupe de jeunes de ma classe derrière moi sur le trottoir. Quelques insultes lancées par-dessus le vrombissement des voitures. Je redresse la tête. Je suis tellement au dessus de tout cela…

    La minuscule ruelle qui mène à mon immeuble. Ils ont continué à me suivre, ils ont haussé la voix. Alors j'ai pressé le pas. C'est une impasse sordide où le soleil peine à percer et où les seuls bruits sont les miaulements des chats affamés et le crissement des pas sur le gravier. Les crétins continuent à me suivre, ils hurlent maintenant, me menacent. Qu'importe.

    Et puis le premier coup. Je ne l'avais pas vu venir. Une pierre ramassée sur le bas côté et jetée dans ma direction. Qui me frappe juste entre les deux omoplates et me coupe la respiration. Je me retourne vers eux, vaguement étonnée. Faille de mon système, je ne m'étais vraiment pas attendu à cela. Habituellement, ils en restent aux insultes. Apparemment ça ne leur a pas suffi aujourd'hui. Chacun d'entre eux a ramassé deux pierres et me regardent salement, un sourire gras sur le visage.

    "Vous êtes ridicules…"

    La deuxième pierre m'atteint au ventre et manque de me faire tomber.

    "Pires que des macaques."

    Ma voix tremble un peu à cause du manque d'air. La troisième pierre file près de mon oreille.

    "Incapables."

    Un coup à la tête. Une douleur aiguë qui se diffuse dans mon sang, pulse dans mes veines et mon crâne menace d'exploser. Les étoiles dansent devant mes yeux, des tâches noires obstruent ma vision et je tombe.

    Les insultes ont repris, les pierres pleuvent. Je crois que du sang coule sur mes joues et ma voix rauque continue à ânonner entre deux hurlements de douleur:

    "Ca ne sert à rien. Vous ne me prendrez jamais mon intelligence…"

    Un coup plus violent que les autres et c'est le noir complet. Je crois que je tombe. Ils ne prendront pas mon intelligence mais je n'y accéderais pas non plus. Une déchirure dans ma poitrine. Et puis plus rien.


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