• Les gens disent que je suis misogyne parce que je ne veux pas que ma femme travaille mais ils ne comprennent pas. Ils ne comprennent pas que j'aime ma femme et que je fais ça pour son bien. Ils ne comprennent pas que ma femme est la meilleure femme de la région. Je dirais bien qu'il s'agit de la meilleure femme du monde, mais je n'aime pas me vanter. Ce n'est pas que je ne reconnais pas les valeurs de ma femme, c'est juste que je ne pense pas qu'elle devrait en faire son métier.

    Ma femme fait le meilleur pain du village et les voisins à des kilomètres à la ronde se déplacent pour un morceau de pain chaud fait par elle. Elle pourrait être boulangère et elle aurait un succès fou. Elle ferait les meilleurs gâteaux au chocolat comme ceux qu'elle fait pour les enfants le jour de leur anniversaire, et la tarte au citron meringué qu'elle fait pour le mien. Mais perdue au milieu de ses pâtisseries, est ce qu'elle aurait encore le temps de faire notre pain ? Vous voyez, ce n'est pas que je n'aime pas ma femme, ou que je l'opprime. Mais je la connais. Et je sais que ça lui fait tellement plaisir de faire du pain pour la famille tous les jours, et de m'accueillir le soir quand je rentre du travail avec du pain chaud dans la corbeille au milieu de la table.

    Elle n'est pas juste douée de ses mains, ma femme, et croyez moi j'en sais quelque chose, mais elle est intelligente aussi. C'est elle qui fait les comptes et qui calculent nos dépenses à la maison. Elle sait précisément ce qui doit encore être acheté et quel est le budget pour les vacances d'été. Grâce à elle, nous avons toujours eu l'argent pour que je m'achète mes cigarettes et le journal toutes les semaines. Elle pourrait être comptable ma femme, ou du moins secrétaire. Mais est ce qu'elle aurait encore le temps de faire des gâteaux au chocolat pour les anniversaires des enfants si elle travaillait chez un agent comptable ? Est-ce qu'elle aurait le temps d'aller me chercher mes cigarettes et mon journal toutes les semaines ?

    Elle a une imagination aussi, vous comprenez… Elle veut s'évader, elle veut s'affirmer, elle veut grandir et découvrir le monde. Elle ne comprend pas que je l'ai déjà vu le monde, et qu'il n'y a rien là bas qui mérite qu'elle le voit. Alors elle garde son imagination pour raconter des histoires aux enfants avant qu'ils aillent se coucher et elle raconte tellement bien, elle invente des histoires tellement belles, que quand des amis des enfants viennent coucher à la maison, ils réclament toujours qu'elle leur raconte une histoire. Elle pourrait être écrivain ma femme, mais elle prendrait la grosse tête, je le sais. Je la connais bien ma femme, c'est un être fragile. Ce ne serait pas bon pour son esprit de se croire connue dans le monde, et puis, ce n'est pas ce qu'elle veut. Elle préfère le confort de notre maisonnée. Et qu'est ce que je ferais d'une femme qui contredirait mes avis juste pour se sentir plus importante, pour montrer sa valeur ?

    Vous voyez bien, ce n'est pas que je n'aime pas ma femme. C'est juste que si elle travaillait, ce ne serait plus vraiment ma femme, et je n'ai pas envie de la perdre…


    1 commentaire
  • C'est un matin de printemps. La brise balaie les trainées de poussière sur le parking des ambulances. Vrombissement des voitures qui arrivent à pleine vitesse et ne prennent pas la peine de se garer. La ville dort mais l'hôpital est bien réveillé. Tourbillon des sons indistincts qui s'échappe de derrière la porte vitrée qui chuinte à chaque passage d'une blouse blanche. Le monde se confond dans l'urgence des premiers soins. Dans la salle d'attente, le cri strident d'une fille à l'agonie, assise toute droite, le dos raidi, sur le brancard qu'on précipite dans une salle fermée. Encore une plainte étouffée derrière la porte. La douleur sourde qui la ronge, qui les ronge, tous, les consume. Ils hurlent pour réclamer du secours, ils montrent leurs plaies béantes éhontément, ils veulent qu'on reconnaisse leur souffrance mais elle se tait. Au milieu de la multitude, elle est demoiselle en paix, comme dans un rêve.

    Milieu du service d'urgences de Paris. Neuf heures du matin. Les corps tordus de douleur vont et viennent, les brancards comme des tapis volants portés par des blouses blanches, bleues, roses. Des files d'autres patients attendent leur tour plus ou moins patiemment, les traits tirés par la fatigue. Accompagnés d'inconnus, entourés d'anonymes, perdus au milieu de leur égoïsme qui leur empêche de voir le monde autour d'eux. Mais c'est normal, ils ont mal. Ballet des blouses blanches ballotées ici et là suivant les cris et les sons stridents des bipeurs. Impossible de distinguer un visage, un homme, une femme. Il n'y a que des blouses, des aiguilles, des stéthoscopes, des ordres lancés à des infirmières tout aussi inexistantes.

    Elle entre dans ce monde mais elle est toujours dans son propre univers. Elle est seule, vêtue seulement d'une chemise trop grande, qui lui fait guise de tunique, ses pieds nus recroquevillés contre le froid du carrelage. Elle n'est pas sûre de savoir où elle a mis ses chaussures et si elle en a encore une paire chez elle. Il faudra qu'elle vérifie en rentrant. Cheveux bruns en bataille, reflets roux sous la lumière crue des halogènes au plafond. De grands yeux verts au regard distant. Les yeux flous, elle ne voit rien. Les dernières traces sur sa peau d'un bronzage disparu depuis longtemps, reliquat d'une vie sociale sous le soleil qui n'existe plus. Pour elle il n'y a plus que de l'obscurité dans le ciel, l'infini de l'espace cosmique dans lequel elle n'est rien.

    « Remplissez cette fiche de renseignements s'il vous plait. »

    Une nouvelle blouse blanche à l'air blasé lui tend une feuille et elle parcourt des yeux les questions qu'on lui pose. Maladies ? Aucune. Symptômes ? Aucun. Raison de sa visite ? Elle même ne le savait pas vraiment. Nom, prénom, adresse ? Elle a oublié. Ne prend pas la feuille car elle n'a rien à y écrire.

    « Mademoiselle, s'il vous plait, il y a des gens qui attendent avec des problèmes graves. Vous êtes aux urgences là. Vous avez bu ? Consommation de produits illicites ? »

     Les gens ont l'air plus mal en point qu'elle, elle le sait. Elle devrait laisser la place. Abnégation de soi devant le sang qui coule. Les larmes n'ont aucune valeur ici bas, et de toute façon, elle ne pleure plus. Elle fixe un point dans le vide, derrière la tête de la blouse blanche. Fait un signe de tête mais personne ne saurait si c'était un hochement d'approbation ou de négation. Elle même n'en sait rien. Que faisait elle quelques minutes auparavant ? Qui était elle avant de rentrer aux urgences à 9 heures ce matin ?

    « Bon. Mademoiselle. Il y a vraiment des gens qui attendent. Qu'est ce que vous faites là ? »

    Ca elle sait. Elle peut répondre. Alors un grand sourire rêveur se dessine sur son visage.

    « Je sais. Je vais mourir. »

    Sa voix est rauque de ne pas avoir parlé depuis longtemps et son haleine sent la cigarette. Elle se répète.

    « Je vais mourir. »

     « Allons bon. Et pourquoi donc ? Qu'est ce que vous avez ? »

     L'air blasé de la blouse qui lève les yeux au ciel.

     « Rien. Je vais mourir. Je n'ai rien. C'est pour ça que je vais mourir. »

     « Bon. Allez en urgences psy. Deuxième étage. Ils verront ce qu'ils peuvent faire pour vous là bas. »

    La blouse blanche s'est déjà intéressée à quelque chose de plus intéressant. Une blessure sanguinolente plutôt que son esprit dérangé. Elle prend conscience soudain de sa semi nudité face à la foule et tire nerveusement sur le bas de sa chemise. Mais elle doit se battre, c'est pour ça qu'elle était venue, non ? Elle devait faire passer son message mais elle n'avait plus la force de hurler comme les autres, trop épuisée pour être fatiguée, trop sensible pour ressentir quelque chose. Elle se tourne vers la file d'attente qui attend, exaspérée du temps qu'elle leur fait perdre, et d'une voix claire :

    « Je vais mourir. »

     Elle tourne le dos et sort des urgences. Déjà elle ne sait plus ce qu'elle faisait là bas. Entame une nouvelle étape dont elle ne connaît ni le déroulement, ni l'issue. Elle ne cherche plus à connaître la fin depuis longtemps. On ne la revit pas.

     

    Urgences


    1 commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique